quand le vide est rempli de vide

Ils déambulaient bon gré mal gré dans une immense étendue vide qu’ils essayaient à tout prix, de remplir d’objets utiles à leur imagination et à leur interprétation.

Ils ressemblaient un peu à des pantins presque désarticulés car leurs mouvements étaient saccadés et empruntés. On aurait dit des éléphants montés sur des échasses.

Ils tenaient debout, pourtant leurs pieds étaient mal assurés. Heureusement des dizaines de ballons suspendus dans l’air et accrochés à diverses parties de leur corps, les soutenaient. Ces baudruches légères leur donnaient un effet d’apesanteur qu’ils compensaient en se déplaçant lourdement et gauchement.

Ils étaient une fois, un garçon, une autre fois une fille. On ne savait pas très bien comment cela se jouait. En tout cas, ils ou elles n’avaient pas l’air bien droits sur leurs pieds…

Chaque individu déambulait, en ayant l’air d’exprimer ou peut-être bien de chercher, l’âme d’un “je suis”. Ce n’était pas bien clair, et puis, pourquoi l’afficher, on le voyait bien qu’ils n’existaient pas. Pourtant; ils l’affichaient en s’accrochant corps et âmes à des ballons, ballons attachés à diverses endroits de leur anatomie où sur chacun d’eux apparaissaient diverses énonciations déclarant leur identité. On pouvait y lire des “Je suis un homme” ou des “Je suis une femme”, et encore “Je suis Canadien”, je suis “Suzette”, “Je suis ingénieur”, “Je suis bi-sexuel”, enfin bref, toutes sortes d’indications, de reconnaissances, de “Je-identité” sur ce cher madame-monsieur. Ces ballons auraient, semble-t-il, voulu s’envoler dans le septième ciel, mais voilà :

ballons attachés,

ballons pas partir,

moi vouloir garder mon identité dans ma gravité.

Nos personnages avaient l’air d’aimer cette panoplie car ils se dressaient tout fièrement et se pâmaient en se présentant mutuellement quelques unes de leurs reconnaissances identitaires. Elles semblaient leur donner encore plus que la possibilité de se maintenir entre ciel et terre. C’était vraiment drôle à voir, comme une fête ou presque. Mais voilà, peu de ces édulcorés souriaient. Tout aurait pourtant permis la franche rigolade. Est-ce que le coeur n’y était pas ? Est-ce qu’il fallait rester sérieux ?

Pourtant comme ils étaient fiers de leurs ballons.

Pourtant comme ils s’en reconnaissaient.

L’enfant, l’homme ou la vielle s’accrochaient bien droit, par leur ficelle mongolfiée, pour avancer bon-an mal-an et vaquer à des occupations qui leur faisaient rajouter encore d’autres ballons. On ne pouvait plus voir certains, à croire qu’ils se cachaient derrière.

Souvent, plusieurs s’accostaient.

Dans leur rencontre, ils se parlaient par l’intermédiaire des ballons et par sons articulés et gutturaux, ils déclinaient leurs identités avec emphase en entrechoquant les baudruches.

Ah ! Vous êtes cela !

Ah ! Vous êtes aussi comme ceci !” Semblaient-ils se raconter.

Ils passaient de longs moments à dialoguer de la sorte. Etait-ce un rituel d’amour ? Peut-être. C’était une danse colorée, presque édulcorée. Si un musicien avait composé sur ce ballet, le carnaval aurait battu son plein, un “Bartok Mozardé”, bien soupoudré.

Pourtant dans ce beau défilé bien orchestré, un fait que nous pourrions prendre pour fâcheux, vint tout chambouler. Une série d’éclairs tonna à tout rompre. Est-ce que les Dieux du ciel avaient pris en grippe nos danseurs en apesanteur, est-ce qu’ils voulaient leur apprendre quelque chose, est-ce qu’il s’entraînaient à la carabine dans un stand de foire, à dégommer des ballons ? Dieu seul pourrait le dire. Quoique nous puissions en dire, plusieurs ballons, par ces éclairs, pétèrent en éclat et plusieurs personnages tombèrent directement sur le sol.

Flac ! Comme ça, d’un coup, plusieurs s’effondrèrent et plusieurs semblaient ne plus pouvoir faire aucun mouvements.

Pourtant un se souleva lentement. Il se dressa après beaucoup d’effort dû à tant d’habitude à être porté par de l’air enfermé et se retrouva en toute simplicité, debout. Il parraîssait étonné de pouvoir tenir sans ballons-apesanteurs. Les autres le regardèrent tout à la fois encore plus étonnés et fascinés. Jamais ils auraient pensé qu’une telle possibilité puisse être donnée. Et pourtant, plusieurs en firent de-même et plusieurs se retrouvèrent tenus par la seule force de l’univers et non pas par la force du leurre de leur univers.

Didier Thiellet.

Aucun commenatire.

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