La femme aux sabots noirs

 

merci à morguefile


Il était une fois une petite fille nommée Kala. Elle était née avec des ailes sur le dos comme tous les enfants naissent dans ce vaste monde.

Elle avait découvert des tas de choses essentielles par elle même : Les feuilles des arbres qui virevoltent au vent, la chaleur du soleil sur sa peau, le froid piquant de l’hiver, la beauté de la neige pure, le parfum embaumé des fleurs, le doux chant des oiseaux, la clameur de l’océan…

Elle avait appris que sourire lui valait de l’attention, alors elle souriait, il était si bon d’être enveloppée d’Amour.

Elle avait appris ce que voulait dire « non », ce qu’il devait se faire ou pas, ce qu’il devait se dire ou pas, les bonnes manières d’un enfant sage.

Au fil du temps, elle avait appris le noir du monde : La méfiance, la rancœur, la peur, la cruauté, la moquerie et bientôt des mots, des attitudes avaient fini par polluer son esprit : s’approprier, conquérir, dominer, convoiter, être la meilleure quoi !

Alors une grande peur du non, une grande peur du noir se sont installées dans son cœur et elle a pris peur d’être engloutie dans ce néant absurde, peur de rire trop fort, peur d’ouvrir les fenêtres, peur de parler pour ne rien dire, peur de ne pas être à la hauteur, peur d’être trop petite pour…

Peu à peu ses ailes se sont flétries, elles ont fané et se sont mises à tomber.

On lui disait : « Ma pauvre Kala, c’est la vie, ce n’est pas tous les jours faciles, c’est comme ça, tu t’y feras »

Quand elle est devenue femme, comme la tradition ancestrale le voulait, sa mère lui a offert une paire de sabots noirs.

Ils avaient fière allure, avaient appartenu à sa mère qui les tenait de sa propre mère qui les tenait elle même de sa mère et ceci sur plusieurs lointaines générations.

Elle ne savait dire si ces sabots lui plaisaient ou non mais comme la tradition le voulait, elle les prit et les chaussa. Désormais, elle les porterait.

Ils étaient confortables et si lourds en même temps.

Et elle est partie, se croyant libre comme le vent, sabots aux pieds, ses longs cheveux bouclés et son visage souriant.

Elle est partie ; elle dévalait les montagnes, franchissait les rivières; elle allait par monts et par vaux, se remplissait de l’air du temps, des vagues et cris des goélands.

Toujours en quête, elle aimait s’égarer dans les forêts profondes et rencontrait des elfes, vivait de poésie ; elle rencontrait des fées, s’émerveillait de la Vie ; elle rencontrait des trolls, jouait des airs de pipeau.

Elle souriait à tout vent et la vie lui souriait.

Un beau jour, sur son chemin, elle a rencontré cet homme et l’a tout de suite remarqué : Il portait des sabots ressemblant étrangement à ceux de son père. Elle a tout d’abord reculé, hésité à s’engager et comme poussée par l’élan de ses sabots, elle a fait un pas vers lui et lui a offert son cœur.

Il l’a pris comme il le pouvait, sans ménagement.

Kala vécut alors ce qu’elle avait choisi de vivre…et elle s’est perdue…

Dans un cœur en colère, elle s’est enfermée dans sa solitude, dans un monde où la hargne, le mépris, l’indifférence et l’intolérance la submergeaient.

Elle avait peur de perdre sa joie, de ne plus aimer la Vie.

Elle se sentait devenir une fleur qui se fane et une pierre a commencé à pousser entre ses deux seins l’empêchant de respirer, de jouir du moment présent, d’être elle même, l’oppressant.

Elle avait reçu ce qu’elle avait demandé : Se poser, fonder une famille, le prochain serait le bon, elle aurait de beaux enfants.

A la lisière de la forêt, au fil des années, elle avait rencontré des fées dont les ailes quelques peu abîmées lui rappelaient qu’elle avait aussi eu des ailes au temps passé. Elle savait que ce temps n’était pas révolu et que celui qu’il lui restait à vivre était si précieux…Alors, elle a fini comme par vouloir s’écouter, elle est rentrée à l’intérieur de son corps et de son âme et à ce moment précis ses lanières de sabots se sont mises subitement à casser !!…..

Merci à Morguefile

Sur la haute montagne de Kérouézo vivait Malik, un cordonnier, un va nus pieds ; elle irait le voir et il lui ferait de nouvelles lanières.

Elle a marché longtemps, gravissant la montagne à petits pas. C’était très déroutant de marcher avec des sabots qui ne vous tenaient plus aux pieds…

Allait- elle seulement arriver jusque là haut ?

Elle marcha longtemps, péniblement, en suivant les lacets du chemin et finit par arriver à l’échoppe dont l’enseigne colorée indiquait : «  Le cordonnier est le plus mal chaussé et il sait pourquoi »

La seconde chose qui l’intrigua était sa devanture : Il n’y avait que des vielles galoches usées par le temps, abîmées, craquelées, sans talons, fissurées, telles quelles, exposées.

Elle entra, lui expliqua les raisons de sa venue et il regarda de près ses sabots, sourire aux lèvres. Il savait.

Il lui présenta une place dans sa devanture pour qu’elle y dépose ses sabots, près de ceux de sa propre lignée d’ailleurs.

En fait, il ne réparait pas les vielles chaussures des aïeux mais en fabriquait de nouvelles, sans pareil.

Elle regarda à son tour comment étaient chaussés ses pieds à lui…

Il était pieds nus !! D’où son surnom de va nus pieds et il était cordonnier !

…Justement, il connaissait bien le sujet, c’était son métier !

 

Séduite par son écoute, son sourire et son regard pénétrant, elle voulait qu’il la regarde mais il ne voyait d’elle que ses sabots. Elle s’est alors mise à lui sourire de son sourire séducteur comme il lui était naturel de le faire, comme elle l’avait toujours fait.

Il la dévisagea, elle n’avait pas besoin de galipoter ainsi ; pour être aimée telle qu’elle était, il lui suffisait de bien s’ancrer sur ses deux pieds et pour cela il lui proposa une seconde fois de déposer ses sabots dans la vitrine.

C’était difficile pour elle, c’était la première fois qu’elle les retirait en pleine journée, elle se sentait comme mise à nue.

Jusqu’à maintenant, elle ne les avait ôtés que le soir pour dormir et s’évader alors légère dans ses rêves d’oiseau.

Il lui dit qu’il lui fabriquerait de nouvelles chaussures, elle devrait prendre son temps pour en imaginer et choisir la forme, la couleur, le type de cuir et il l’aiderait pour cela.

Ils n’avaient qu’à se connecter, elle lui enverrait des messages, il les recevrait et lui confectionnerait des chaussures correspondant à son souhait.

En attendant il la pria de repartir pieds nus.

Jamais elle n’aurait imaginé qu’un cordonnier agisse de la sorte.

Elle quitta sa boutique, perplexe ; son étreinte n’avait pas réussi à la réconforter.

Qu’allait- elle devenir maintenant ?

Une va nus pieds ?? 

merci à Morguefile

 

En dévalant la montagne, elle s’est sentie légère, pleine de joie et d’allégresse, pleine de vie et spontanément elle s’est mise à chanter pour la Terre entière, à courir et à crier son Amour pour la Vie !

A force de marcher, des échardes lui sont rentrées sous la peau, des éraflures se sont faites de plus en plus nombreuses ses pieds étaient à vif, ses pieds étaient en sang.

Le doute l’habitait, elle ne savait plus où elle allait, à qui se fier, ni pourquoi, ni comment, tout n’était que tourment.

Elle a erré à travers les montagnes, a franchi les rivières et s’est attardée délicieusement sous le soleil, la pluie, le vent, sous les étoiles du firmament.

Elle méditait sur ses nouvelles chaussures en entrant loin au plus profond d’elle même, en libérant sa créativité.

Chaque jour, elle se centrait et envoyait des messages à Malik, mais les recevait-il seulement ?

Chaque jour, attentive, elle prenait soin de ses pieds en laissant passer la douleur, en les soignant, en les massant. Peu à peu, la Vie la traversait…

Et un beau jour, elle s’est sentie prête pour gravir les hauteurs ; elle est retournée sur la montagne de Kérouézo ; le cordonnier n’était plus là.

Dans sa boutique, un paquet l’attendait, il y était écrit : « Pour Kala, bon vent sur les chemins de ta Vie »

Ses sabots noirs étaient toujours là dans la vitrine des aïeux. Elle les a regardé, avec compassion mais sans plus aucun attachement comme s’ils faisaient partie d’un lointain passé..

Puis elle s’est mise à ouvrir son paquet avec lenteur, délicatesse.

Elle découvrit bientôt ce qui l’attendait : Les chaussures de ses rêves s’offraient à ses yeux, de couleur arc en ciel, légères et cousues d’amour !

Elle y glissa ses pieds ; elles étaient parfaitement ajustées et elle se mit à marcher avec aisance et joie, à danser en tournant sur elle même. Malik avait bien reçu ses messages !

Elle remerciait les anges, l’Univers et Malik d’avoir exhaussé son vœu ! Elle était si heureuse ! Avec ces chaussures, elle allait cheminer loin, ici, à l’intérieur de son Etre et à travers le Monde entier !………..

Son regard se porta soudain sur un minuscule billet tout au fond de la boîte, si petit qu’il en était presque imperceptible…

Elle le déplia et lu : « Le plus heureux des hommes n’est pas celui qui voit son vœu exhaussé mais le véritable bonheur est pour celui qui se laisse surprendre par l’imprévu, l’inattendu qui s’offre à lui »

Elle relut le mot plusieurs fois, le porta sur son cœur, admira de nouveau ses belles chaussures, les retira doucement et les reposa avec respect …

Elle repartit pieds nus.

Dans chaque pied posé à terre émanait une sensation profonde : La douceur de la mousse, la fraîcheur de la rivière, la caresse des herbes folles et les cailloux même avaient perdu de leur dureté…

Elle sentait un espace se créant de plus en plus dans sa poitrine, la pierre qui l’oppressait jusqu’alors se désagrégeait peu à peu et laissait passer le souffle de Vie, les ondes d’Amour qui entraient en elle et la libéraient.

L’histoire vous dira que ses ailes se sont mises à repousser et qu’elle vécut enfin l’harmonie et la Liberté, mais elle ne vous dira pas si dans son envolée, au gré de ses rencontres, de son intuition et de ses choix, elle trouva véritablement chaussure à son pied….

Où serait alors l’imprévu ?…

Ecrit par Florence Subiali – merci à elle.    

Merci Morguefile

 

 

Om sweet home 

 

 

Aucun commenatire.

Laisser un commentaire