Quatre scénettes sur la pensée et l’émotion dans l’agir et le réagir (7.5)

otani-sensei_dernier-samourai_01Tableau 1 – Ajuster l’action.

Tableau 2 – Quitter ses croyances pour agir.

Tableau 3 – Mouvement de foule.

Tableau 4 – Quand l’amour agit.

 

Cet article est le cinquième de l’événement « Agir ? Réagir?Mais qui ou qu’est-ce qui agit ou réagit ? » (Cliquez sur le titre ou voir en fin d’article).

Il comporte aussi un jeu « les mot vous sourient «  (règles cliquez sur titre ou voir en fin d’article)

C’était il y a quelques temps déjà.

Yana Qu’1oeil Voitdesdeuxyeux se demandait ce qu’il faisait dans cette salle de cinéma où était réuni le gratin d’une communauté appelé la croisée des blogs afin de visionner un film présenté par un certain Mathieu qui prônait le penser et l’agir en grands articles.

Il était question d’un film en quatre tableaux ou scénettes, qui voulait démontrer l’importance de la réflexion avant l’action.

Quel est le moment propice à l’action ? Voici la grande question.

Bien assis dans son fauteuil, Yana, s’y préparait. Il se disait que l’histoire, traversée par un homme, n’était en fait pas plus importante que celui qui l’expérimente, et que cet homme n’est pas plus important que la vie qui le traverse et nourrit cette histoire.

Il ajoutait même que cette vie qui le traverse n’était pas plus importante que l’univers entier qui porte l’ensemble.

Toujours est-il qu’il fallait tout de même savoir où et quand agir dans toutes ces histoires.

Hop ! Tout cela était trop compliqué pour Yana et puis, déjà le film commençait,

 

Qu’est-ce que votre existence a répondu à votre mère, quant à votre naissance, en vous regardant et en vous tenant maternellement dans ses bras, elle s’est écriée : “Eh bien dis-donc ! Avec une tête comme cela, tu ne seras jamais président de la république, toi !”

 

sur l’écran s’inscrivait :

 

1/ Ajuster l’action.

Un instrument à corde inconnu scandait des phrases découpées sur un son strident sec et cassé, entrecoupé de silences plus ou moins longs. Dans le flot de cette musique, deux hommes se regardaient intensément. Ils étaient à environ cinq pas l’un de l’autre, mais ni l’un ni l’autre ne faisait mine d’avancer. Ils ne bougeaient pas, pas même d’un cil. Pourtant le soleil cognait dur, mais ni la soif ni les reflets brillants du soleil ne semblaient les perturber.

Ils se regardaient, telles deux statues vivantes, deux miroirs reflétant la moindre particule d’émotion transpirant par le mouvement de vigilance intérieure. Pourtant tout en eux

était en action, en alerte, vif, réveillé, disponible et focalisé sur l’action. Leur corps semblait tendu et détendu à la fois, prêt à bondir à la seconde, tout en se fondant dans le désert de sable et de pierre qui les entourait. Chacun paraissait suivre la possible trajectoire d’un mouvement amorcé par l’autre. Aussi, ils se scrutaient dans les moindres détails, Dieu seul savait ce qu’ils attendaient, vérifiaient ou projetaient ainsi activement en leur for intérieur. Haut, leur sabre devant eux, semblait suspendu dans l’espace, dans l’attente d’un mouvement de l’autre. Le temps s’immobilisait dans l’ici et maintenant. Aucun mouvement ne faisait trembler quoi que ce soit, le temps s’égrenait, la position se tenait, le souffle était totalement maîtrisé, comme la sensation de cette pression atmosphérique où l’environnement laissait sur leur peau comme une brûlure. L’activité présente des sens devait être reconnue et paramétrée sans qu’elle gêne leur concentration.


Uploaded with ImageShack.usp align= »JUSTIFY »>

Tout était évalué quand soudain, le chant d’un oiseau libéra le bruissement d’une feuille et amena une faille dans le mur mental. Le contact se fit instantanément. Personne n’aurait pu dire qu’est-ce ou qui avait commandé l’attaque. Personne n’aurait pu expliquer pourquoi celui-ci était pourfendu au sol et pas celui-là, même si le son d’une lame qui fend l’air avait provoqué un cri bref et étouffé. L’homme debout se détourna et quitta le lieu, un peu de sable commençait déjà à recouvrir le défunt funestement étendu.

Yana se demande ce qu’il vivrait s’il se trouvait face à face avec un homme à tuer avant de se faire tuer. Hou ! La peur serait là, bien évidemment, peur au ventre et au cœur assurément :

Attends, laisse-moi réfléchir, bon diou ! J’dois réfléchir, par quel côté tu vas donc arriver, non mais ne bronche pas, je t’assure, ne bronche pas, sinon je te découpe en rondelle”, pensait Yana, “moi je suis bleu choquotte.

Qu’est-ce qu’il disait dans Star Wars ?

Ah ! Oui, que la force soit avec toi ! Oui la force, plutôt que de se débiner ! Quand agir ?

Dans ce cas-là ? Moi je réagis, les jambes à mon cou, que je prends ! Et à tire d’ailes !

Ah mais si je m’enfuis, il pourrait me rattraper et me pourfendre ou m’envoyer vite fait

bien fait un couteau, dans le dos, oh le salaud. Réagir n’est pas agir.

Oh mon Dieu, je devrais dans ce cas avoir une bonne paire de lunettes pour tout observer.”

Mais Yana devait se calmer car sur l’écran, on pouvait lire :

2/ Rendez-vous manqué.

Il y avait une forte montée des eaux. Ici et là, des personnes s’affairaient à charger

des carrioles comme des voitures ou charrettes. Un jeune enfant botté s’amusait à bouger, l’une après l’autre, ses jambes dans une boue détrempée. Une femme l’appela, elle parlait italien. Yana ne comprit pas mais les sous-titres lui indiquèrent :

Elvechio, bientôt ce n’est plus tes bottillons que tu vas brasser dans la Brenta mais ton fond de culotte jusqu’à tes narines. Viens, dépêche-toi nous devons monter à… avant que l’eau ne nous rentre dans la bouche et nous sorte par les oreilles.’

Les yeux ronds du petit garçon fixaient vraisemblablement sa mère quand son visage levé vers elle reçut quelques gouttes de pluie. La mère ne traîna pas, l’enfant fut emporté sur le champ par le bras. Il fut surpris et failli tomber la tête la première. Il fut rattrapé au vol et soulevé dans la camionnette qui démarra en trombe. Une giclée d’eau aspergea deux ou trois personnes au passage qui ne contestèrent même pas, tellement elles s’affairaient. La camionnette Mv Agusta fila sur une route un peu surélevée, elle dépassa le camion-citerne des pompiers arrêté sur le côté. Là, un maître du feu criait à un homme qui devait être en contre-bas car on ne le voyait pas :

Père Sylvio, ne restez pas là, la rivière va monter bientôt, venez avec nous !”.

Montee-des-eaux_pics_500

La caméra laissa le dos du pompier pour offrir aux yeux des spectateurs la scène d’un petit curé assis sur le haut des marches de son église. A ses pieds la rivière semblait grignoter le perron.

Non, ce n’est pas la peine, Dieu pourvoira à mes besoins !” dit le jeune curé qui regardait le quatrième élément suivre sa course curieuse. La caméra quitta notre curé pour aller observer de son œil fixe et perçant l’insondable de l’eau. Combien d’actions se jouaient sur cette étendue ? Qu1oeil n’aurait pu le dire. Des tourbillons s’exerçaient à se répondre incessamment et ostensiblement. La pluie jouait avec ces cercles éoliens. Un héron semblait ne plus savoir sur quelle patte danser. L’eau gagnait sur la bande de terre qui avait dû être une île paradisiaque. Même des grenouilles tentaient de se sauver de cet étang qui tendait peut être à retrouver l’océan, qui sait ? On voyait, à plusieurs endroits, le surplomb de la route fortement diminué. La caméra fit à nouveau apparaître notre petit curé, il était monté sur la rambarde, la dernière marche avait disparu. On entendit quelqu’un crier :

Hé curé, profitez de ma barque !

Non, non, Marcello, Dieu pourvoira à mes besoins” répondit le petit curé et la barque s’éloigna. Elle dessinait dans le matin pluvieux comme le mouvement d’un signe gris et esseulé, cherchant son cap sur une vaste étendue liquide vivante et happante. Le rameur cherchait hardiment à ne pas trop laisser ses rames s’enfoncer dans les eaux tourbillonnantes et aspirantes. A chaque fois qu’il arrêtait d’actionner ses immenses mains de bois désuètes, la barque semblait faire du sur-place. Le rameur pathétique redoublait d’effort afin d’arracher quelques mètres à l’embarcation. Le curé était maintenant sur le clocher, accroché à la girouette, on entendait l’eau sur l’eau, c’est-à-dire les gouttes de pluie frapper la masse plane insondable et immuable. A se demander qui appelait l’autre, une goutte dans un océan, les arbres, les maisons, les routes se reflétaient dans celui-ci. Et gouttes après gouttes s’ajoutaient. Un bruit assourdissant tira Yana de son observation, comme une mouche prise dans un miel lisse et vastement étendu, insecte dont les mouvements pour sauver sa vie de mouche s’estompaient de plus en plus. Qu1oeil sursauta à l’arrivée de l’hélicoptère juste au-dessus de l’église et donc, de la tête du curé juché sur le pic de la girouette. C’était la gendarmerie nationale qui lançait à la soutane immobile accrochée, une échelle tournoyante :

Eh ! Frère Sylvio, venez !

Non merci, Dieu pourvoira à mes besoins”.

Aussitôt l’hélicoptère fut attiré par une spirale ascensionnelle, pendant que le père s’accrochait au doigt de Dieu. Le Héron passa devant en premier plan. Dans le suivant, la croix ciselée apparut dans tout son relief, le zoom fixa un des intervalles travaillés et ajourés comme une dentelle de fer jusqu’à passer au travers pour se cadrer sur le dessin d’un ange moulé sur une cloche. La cloche fut soulevée et sonnée, derrière un homme sobre, fin et avenant qui la tenait d’une main décidée. Il annonçât l’entrée dans un grand corridor blanc, de notre petit curé non sauvé des eaux.

Sylvio pénétra cette entrée, rouge de colère. Il alla droit à l’homme cloche en criant :

Saint Pierre ! Saint Pierre ! Comment se fait-il que Dieu ne m’ait pas sauvé ?”

Le Saint Père regarda calmement l’homme.

L’homme stoppa net.

Le réceptionniste divin l’invita du regard à se tempérer avant de s’exprimer.

Le curé parla à nouveau : “Mais, Saint Pierre, pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas sauvé, moi son curé ?”. Son vis à vis le regarda avec beaucoup de compassion mêlé d’une pointe de tristesse et d’humour. Il répondit :”Il t’a envoyé trois convoyeurs spéciaux, mon ami. Et toi, tu as décliné l’invitation de ces trois envoyés. Que voulais-tu donc d’autre, mon bien aimé ?”

Yana se mit à rire, mais rire… De ces grands rires forts qui s’élèvent, parcourent et prennent un espace tout entier. Derrière son rire, les pensées défilaient : “voilà, voilà, c’est bien cela, être à côté de l’action, on croit, on croit, et puis pfft ! A côté ! Rien ne sert de décliner, il faut partir à point nommé”. Qu’1oeil riait de plus en plus fort, des personnes autour de lui commençaient un peu à se manifester, quand son œil se vrilla sur un pâle tableau à grand écran, son rire stoppa net.

 

 

3/ Mouvement de foule.

Chien nuitUn paysage morne sous le gel blanc hivernal clamait ses froidures de métal figé. Les arbres pointaient leurs branches dévorées par ce givre envoûtant donnant des formes lugubres où des branches aux mains nues avançaient leurs paumes tétanisées aux doigts tordus comme pour demander une bienfaisance inexistante. Au pied de l’un deux, une femme assise, sale, blême, visiblement exténuée ne berçait plus son bébé couché sur ses genoux. Il était difficile de distinguer qui de la femme ou de l’arbre était le plus décharné, comme il était difficile de deviner de quel sommeil l’enfant se reposait.

Pourtant ses yeux avaient l’air ouvert vers l’infini, l’œil fixe capta dans le haut des cimes en ligne directe, une volée de moineaux qui s’envolèrent à petits cris, crevant l’épaisseur de la brume. Etaient-ce ces patoches pétrifiées par le gel qui avaient refusé l’offrande ? La volée n’attendit pas, elle survola le village vide, abandonné, déserté. Mais le jour laissait lentement la nuit glisser sur lui, les oiseaux se perdirent dans l’étendue du ciel. Un râle sur la gauche attira l’attention du spectateur.

Plusieurs personnes se tenaient là. Elles étaient soit assises contre un mur, soit étendues sur le sol dur et glacé. Toutes semblaient avachies, pâles et molles, les yeux perdus dans un océan de misère avec le vêtement en guenille qui n’abritait que peu de peau. Deux ou trois tentaient de rester debout malgré tout. Un groupe de cinq à six personnes qui semblaient juste un peu plus fraiches, avançait, de toute évidence vers le perron gris d’une grande maison en pierre blanche. Puis Yana entendit le son soudain jaillissant d’une petite fontaine de jardin. La caméra à l’affût du moindre mouvement de vie stoppa sur le dos d’un homme debout. Cet homme pissait à deux mètres d’un autre, ce dernier s’apprêta à rechigner, quand une voix perçante et aigue se mit à geindre et râler comme le sabot d’un vieux cheval qui frotte son fer sur la pierre du chemin. La voix de la femme raclait l’air et cherchait à atteindre, par ses crissements serrés, les oreilles alentours. Elle égrenait des mots entrecoupés d’un souffle qui se cherche :

– Nous sommes maudits, maudits. On va tous mourir l’estomac collé, séché, la bouche ouverte, les lèvres éclatées et le gosier serré. Maudits, nous sommes maudits !

– Oh ! Rébecca, ferme-là !” Répondit la presque pissotière. Ils échangèrent alors cette volée de mots.

– Ferme là ! Ferme là ! T’en as de bonnes. J’aimerais la fermer sur un bon morceau de bœuf bien fourni.

  • Ferme là, que j’te dis. Cela ne sert à rien d’tourner l’coutiau dans la plaie. Laisse-toi seulement mourir.

  • Mourir ! Mourir ! T’as l’crâne étiolé, mon François. J’veux pas mourir, j’veux bouffer tout mon soûl et remplir mon ventre froid d’une bonne gamelle bien chaude. J’lai pas voulu c’te guerre, moi !

  • Tu m’rends fou la Rébecca.”

Quelques villageois commençaient à venir au spectacle. Les hommes qui se dirigeaient vers la bâtisse blanche les avaient rejoints. Celui qui semblait le plus aguerri s’interposa.

– Fou lui la paix, l’François.

– T’en mêle pas l’René où j’te cisaille d’entre les deux yeux jusqu’au caleçon.”

Comme ils s’apprêtaient à lier le geste à la parole, Rébecca les stoppa net.

– Mais arrêtez-vous, vous deux ! Vous n’allez tout d’même pas vous entre-tuer, vous qui avez joué à l’épervier et bien d’autres cabrioles ensemble quand vous étiez ch’tiots ! Vous voyez pas qu’ils veulent qu’on se zigouille tous. Ils n’auront pas à l’faire, comme ça.” Une ombre brune reprit derrière elle :

– T’as raison, Rébé. On va pas leur faire ce plaisir.” Derrière cette ombre, une autre surenchérit :

– C’est d’leur faute si on a plus rien à bouffer. On devrait pas se laisser faire.” Une voix rauque, continua :

– Non, c’est d’la faute à ces étrangers.

– Oui tu as bien raison, c’est d’leur faute.

– On n’va pas les laisser faire.

– Eh ! Mesdames, Messieurs, tout doux. Vous montez les sauces et vous échauffez les sangs.

– V’là t’y pas qui s’la ramène, celui-là !

– En plus il parle comme un Duc !

– Y en a marre d’être tenu au pieu par ces gens-là !

– Mais dis-donc toi, tu ne serais pas plus ou moins cousin avec nos envahisseurs ?

– Mais oui, c’est vrai, son arrière-grand-père venait de leur pays.

– Envahisseur !” Crièrent plusieurs. L’homme chercha à se défendre :

Eh ! Vous n’allez quand même pas me prendre pour un des leurs. Cela fait si…” L’homme n’eut pas le temps de finir. Une pierre traversa la froide épaisseur de l’air pour fracasser le pauvre homme.

Enfin un franc parler.”

Un autre homme ne put retenir un cri d’effroi. Il s’était tenu à l’écart à l’abri d’un coin de mur. Plusieurs personnes du groupe des furieux entendirent ce cri. L’un d’entre eux se dirigea vers la maison. Devant l’homme en pleur, il s’exclama :

– Oh ! Mais regardez c’est notre étranger du village qui est là. Il s’était planqué pour mieux nous épier.

– Et maintenant, il va aller tout raconter à nos affameurs.”

L’homme ne put résister, la peur le fit tomber à genoux, il égrena ces mots quand celui qui l’avait découvert s’approchait de lui:

– Non, je vous en supplie, ne me faites pas de mal, ne me faites pas de mal.

– Parce que tu crois que les tiens nous épargnent ?

– Ce ne sont pas les miens !

– Tu viens de leur pays, tu parles comme eux, tu t’habilles comme eux et tu manges comme eux.

– Ah ! C’est vrai c’la, comme eux, t’es bien nourri.

– Ah oui ! Il a la panse pleine, il est récompensé pour mieux nous surveiller.

– Non, non, je vous en supplie, je suis des vôtres. Je n’ai pas mangé depuis plusieurs jours.

– Menteur !

– Affameur !

– Affameur, menteur !” Tous reprirent en scandant : “affameur, menteur”. La foule tournait autour de lui, la phrase tournait avec, une main frappa le soi-disant étranger. Un « non » tremblant déchira la nuit tombante. Rébecca fit tourner la phrase à son tour : “Affameur d’affamés.” Une autre main siffla. Une voix forte déclencha la folie par ces mots :

– Affameur à manger.

– Oui, affameur doit être mangé.

– Affameur à manger ! Affameur à manger ! Affameur à manger !”

  • Un autre coup fit s’effondrer l’homme qui ne résistait plus. Les pieds remplacèrent les mains, la phrase avait encore évolué. “Etranger à manger ! étranger à manger !”

Tout se passa alors très vite. Un feu déjà brillait ses flammes diablement cuisinières. Un homme avec un pieu à la main se dirigea vers le groupe frappeur qui hissa le bougre et l’embrocha comme un vulgaire porcin de jour de fête. Les villageois ivres de haine et presque joyeux d’une peur disparue et d’un besoin possible à satisfaire, chantaient à pleins poumons : “Etranger on va te bouffer, étranger on va te manger.” Déjà, une odeur de viande en cuisson s’épandait sur la place. Le premier homme cousin, suivit le même sort, par ces temps, la viande ne devait se perdre. Après quelques temps, le peuple calmé finissait son repas de chasse improvisé. Une mère tendait à son enfant un morceau de viande fumante : “Tiens mon cht’iot, mange tout ton soûl et ronge bien l’os, c’est du bon étranger. »

Yana faillit en perdre son repas digéré depuis pourtant longtemps. D’autant qu’il savait que cette histoire était librement adaptée d’une authentique, de quoi vous bloquer l’appétit pour un bon bout de temps. Comment des hommes pouvaient donc en arriver à de telles actions ? Se demanda-t-il. La souffrance ! Oui, la souffrance, mais devait-elle justifier une telle cruauté, une telle folie ? Est-ce que toutes ces personnes avaient été conscientes de leur acte ? Comment avaient-elles pu porter à leur bouche un semblable et en plus, un semblable de leur propre village ? Ces questions tournaient dans sa tête et dépassaient son entendement, mais déjà la lumière à l’écran avait changé. Ce que la peur et le manque pouvaient amener à faire était bien terrible, tout de même.

Et tout à coup, sur l’écran grand offert, le plein jour prenait la place de ce morne hiver. Les yeux de Yana Naqu1oeil s’ouvraient devant la clarté d’un printemps, des fleurs pointaient leurs couleurs vives et pastel par petites touches parsemées. Elles embaumaient sûrement le lieu de leur odeur. Les yeux s’enchantaient.

4/ Quand l’amour agit.

chiffon de pivoines sxc

Est-ce que la vie te doit quelque chose ?

L’odeur de ces fleurs parcourait aussi, vraisemblablement, l’arc de pensée de l’homme, dont le dos légèrement courbé montrait les signes d’une réflexion intense. Des arbres dont les branches épanchées de boutons printaniers signaient la courbe de leurs supports. Ces membres solides à leur approche du tronc et léger à leurs extrémités, mariaient le masculin et le féminin comme aucun couple ne savait le faire. Ces fleurs apparaissaient comme de minuscules petits volatiles, virevoltant de leurs couleurs pleines de lumière, et clamaient leur joie dans le soleil nouvellement accueillant. L’homme était assis devant une pierre tombale sur laquelle était incrustée une photo. Dans cette photo brillait l’ombre du visage d’un homme âgé. Il reflétait vitalité, malice, ouverture et bienveillance comme beaucoup de force et de présence.

La caméra contourna lentement le dos large et sévère de l’homme mais s’arrêta sur une de ces fleurs si simple et si belle à la fois, qu’elle ne pouvait qu’en partager la pureté. Yana cru reconnaître une pivoine. Cette fleur se dressait à côté de l’homme. La caméra continua son chemin pour découvrir cet homme assis. Yana put s’apercevoir qu’en fait cet homme n’était pas un homme. C’était une femme.

Incroyable et troublant” pensa-t-il. “Où ont-ils donc trouvé cet acteur femme-homme, si fort et si belle à la fois ? Son visage montrait une jeunesse non passée, malgré un corps en force mûr. Et zoom sur son visage, s’il vous plaît ! De ses yeux perlaient des larmes alors que son regard fixait intensément la photo, le gros plan démasquait une expression où défilait une succession d’émotions, de souvenirs, d’images… C’est drôle, l’homme, ‘’instantanéifié’’ sur la pierre tombale, avait l’air plus présent que la femme assise. Elle paraissait si lasse. La pensée de Dylan : “si tu n’es en train de naître, tu es en train de mourir” traversa la tête de Qu1oeil. “Mais alors, nous pouvons être vivant même mort ?” Se questionna-t-il. Zoom à nouveau ! Le temps infini perlait dans les yeux noirs de la fille ou plutôt s’arrêtait. Zoom encore ! La nuit noire laissait percevoir deux ombres, une haute et une beaucoup plus petite.

– ‘’Viens Yu.” Pressait en sous-titre l’ombre haute.

– ‘’J’ai peur, ils vont nous rattraper.” Inscrivait la petite.

– ‘’S’ils…nous rattrapent, là, tu devras avoir peur. Pour l’instant, il n’y a pas de place pour de tels sentiments”. L’écriture était heureusement française, le langage, lui bien moins. Yana n’en entendait rien.

– ‘’Bien maître’’

– ‘’Comment m’appelles-tu, mon enfant” Répondit l’homme, un amusement tendre dans la voix.

– ‘’Yu n’a jamais connu que ses maîtres, pas même ses parents, Maître. ?’’

– ‘’Et bien aujourd’hui tu vas connaître un professeur et peut être un ami. Alors appelle-moi par mon prénom, s’il te plaît !’’

– ‘’Quel est-il, Maître ?”

– ‘’Fong, apprenti !”.

Fong et Yu disparurent dans la nuit. Le chant d’un coq retentit, puis comme par enchantement, ce coq apparut en plein jour au milieu d’un champ au bord d’un étang. Dans un de ses contreforts s’étendait une rizière. Une grande cabane de paille et de bois trônait devant. Un homme en sortit en tonnant :

– “ Debout Yu, c’est l’heure des exercices.’’

– ‘’Mais j’ai encore envie de dormir, Maître Fong.” Il y avait du progrès, pensa qu’Un œil.

-“La nuit t’accueillera dans ton sommeil ce soir à nouveau. Petite Yu”.

La petite avait bien grandi depuis la dernière fois. Son corps montrait une habitude à l’exercice, ses muscles accompagnaient ses mouvements comme une mère attentionnée suit avec amour et pas à pas ses enfants. Cette musculature savait parfaitement se mettre au service de l’existence de Yu. Sa façon de se déplacer témoignait une aptitude à entendre l’espace dans lequel elle évoluait. Soudain, maître Fong, tournoya dans les airs tel un cerf-volant s’unissant aux vents directionnels. Puis il se posa, lestement derrière la jeune fille. L’odyssée l’aurait sacré plutôt Zéphyr, ce vent, tellement il paraissait calme, léger et serein. A la fin de son envol le Maître atterrit derrière sa protégée, dans un froissement de soie. Cette dernière avait sans bruit fait volteface, puis sans autre forme de procès, l’homme le plus âgé commença à chercher à atteindre, de son poing nu, tous les endroits fragiles du corps de son apprentie. Celle-ci ne s’en formalisa pas. Elle para plutôt au plus pressé : ne pas s’en manger une. Elle paraissait complètement à l’aise pour l’exercice.

Exercice ? pensa Voitdesdeuxyeux. Ils en ont de drôles ? Oh ben, c’est sûr qu’il doit maintenir en forme. S’ils procèdent de la sorte de plus tous les matins, cela conserve.

La danse de coups avait stoppé. Les deux personnages se regardaient immobiles. Yu arborait un léger sourire sur ses lèvres à la blancheur de l’aile d’un cygne. Le cygne blanchit encore et Yana retrouva la jeune fille devant la photo où le visage du maître semblait répondre, comme un témoignage d’amour hors du temps. Le sourire de Yu se précisa encore, puis le sourire cygne blanchit à nouveau.

Je suis assez forte maintenant pour aller venger mes parents.” Disait Yu.

A quoi te servirait ta force et ton art si tu les mettais au service de la mort ?” Rétorqua Fong.

– Ils ont massacré toute ma famille, puis ils m’ont asservie pendant des années. Ils n’avaient pas le droit.’’

– ‘’Je sais’’. Dit Fong. –‘’ Mais qu’ils aient eu le droit ou non, tu es là aujourd’hui.’’

– ‘’Oui, mais mes parents ne sont plus. Ils doivent être punis.’’

– ‘’La douleur peut mettre des jours et des jours à passer, alors que la vie, en un instant a cessé.’’

-‘’ Ils n’auraient pas dû la prendre.’’

-‘’ Tu restes dans la mort comme s’ils avaient, avec celle de tes parents, pris la tienne.”

Yu s’arrêta de parler. Elle était adossée à un arbre devant la cabane. Son regard se tournait vers les fleurs de l’arbre. Maître Fong se tenait à côté.

La caméra effectua un fondu, la pivoine apparut en pleine image, elle brillait de mille feux et éclatait sa tranquillité dans la douce chaleur de ce début de printemps. Le vent la berçait tendrement. Puis d’un coup, le vent s’emporta.

Maman, maman !” Yu criait dans la nuit. Il faisait sombre dans une pièce où un feu crépitait vivement.

Ça va, petite Yu, ça va !” L’ombre d’une personne se distinguait vaguement dans la pénombre, mais la voix de maître Fong était facilement reconnaissable.

J’ai froid !” Se plaint, Yu.

Tiens, une couverture. Rendors-toi. Je vais rester un peu auprès de toi.”

L’homme resta un bon moment près de la petite fille, longtemps même, puisque le petit jour entra lentement dans la cabane. La caméra fixa le dos droit du bien veillant, puis la douceur du petit jour, puis le dos à nouveau.

Mais ! Oh ! Ce n’était plus le même dos. C’était à nouveau Yu, dans le cimetière. Elle observait la pivoine. Un chant commença, doux et profond, les paroles disaient ceci :

La fleur qui meurt ne se préoccupe pas de sa mort,

Elle s’est donnée à la lumière et aux pluies,

Dans la droiture souple qu’elle arbore,

Jusque dans le cœur de la nuit,

Et puis elle est partie.”

La jeune fille se leva puis se tourna. Son visage réapparut à la salle. Il était bien plus tranquille, presque serein. Les larmes de ses yeux avaient disparues. L’espace autour d’elle semblait lui répondre comme un troisième poumon. Un échange énergétique entre les arbres, l’herbe, l’étendue et son corps perlait sous l’image. D’un pas serein Yu avança sur un chemin ou quelques insectes butinaient tranquillement dans le cœur des fleurs ouvertes.

Yu avançait, elle ne se retourna pas. Elle avait une vie à vivre maintenant.

Le mot fin apparut sur l’écran, le générique défilait sans fin.

Monsieur, monsieur… réveillez-vous. réveillez-vous !’’

‘’Hein, quoi ? Oh, pardon je me suis assoupi !’’

‘’Ce n’est pas grave, Monsieur, mais le cinéma va fermer, vous devez partir, s’il vous plaît.’’

‘’Bien sûr, excusez-moi”

Qu1oeil sortit de la salle, nul n’aurait pu dire ce qui lui restait de la dernière histoire. Est-ce que dans son sommeil, son subtil avait entendu, perçu, pris quelque chose ? A voir. Toute chose se découvre lorsque nous sommes prêts à quitter le sommeil pour regarder simplement la salle vide où l’histoire n’est plus et où l’écran en attend une autre. Quand le film n’est plus et que l’histoire ne joue plus, le jouant se révèle et le joueur peut jouer.

Pour connaître l’événement.

Cet article est le cinquière de l’événement : « Agir ? Réagir ? Mais qui ou qu’est-ce qui agit ou réagit ? ».

Il offre en lecture, 5 articles déjà publiés et deux à venir entre le 21 et 27 janvier. Chacun mène à une partie d’un huitième, l’article caché, soit 7 parties.

Là débute le double jeu de cet événement. Une phrase dans chacun des 7 articles vous attend amis(es) joueuses/joueurs, amis’es) blogeuses/blogueurs.

La phrase :

elle est facile à trouver car elle n’a rien à voir avec le texte et elle se distingue de celui-ci ? Comment ? Cherchez un peu, amis(es) joueuses/joueurs, c’est un jeu avec des cadeaux à gagner. Cliquez ici pour les règles du jeu.

 

Elle est pour vous amis(es) blogeuses/blogeurs l’occasion d’un thème d’articles humoristiques, décalés ou tendres. De quoi travailler le stylle et présenter à nos lectrices/lecteurs une autre facette de nos écrits. Il y en a 7.

 

Pour connaître l’événement pour blogueuses/blogueurs cliquez ici.

 Le sixième article :  sur la deuxième vidéo de What the bleep (physique quantique)

J’ai nommé cette phrase : les « t’aime-sourires ».

Elle commence le jeu : « les mots vous sourient »

 

Maintenant, autre chose.

yeux bigleux roseQui est donc Monsieur Yana Qu’1oeil Voitdesdeuxyeux ?

Monsieur Yana Qu1oeil Voitdesdeuxyeux est une personne banale. Elle pourrait être Pierre, Paul ou Pauline et même Léontine.

C’est en tout cas une personne qui se questionne, s’interroge, sur elle et sur la vie. Il est parfois moi, bien sûr, il pourrait être vous. Vous pouvez aussi m’envoyer vos chroniquettes de Yana dans le cas où vous désireriez enfiler son manteau.

 

 

Et qu’est-ce que ce ou ce Yana nous chroniquette donc ?

 

Ses lâchés prises sur divers sujets racontés sur le vif de son vivant expérimenté.

Ainsi, le rythme du récit s’actionne autour d’un dialogue personnel et d’une narration des événements vécus en lui-même.

Ainsi, se raconte sa façon de vivre le lâcher prise.

Prenez sa place, rentrez dans sa peau.

Qu’il nous aide à éclairez le faux pour voir si le vrai est vrai et le faux, le faux.

Publiez sur mon blog une chroniquette de Yana.

 

 

Merci de vos commentaires et autres délices.

Om sweet home

Trackbacks/Pingbacks

  1. agir non agir voie du non faire - 26/11/2013

    […] Le cinquième article : Quatre scénettes sur la pensée, l’émotion dans l’agir ou le réagir. […]

  2. Agir ou Réagir ! Mais qui ou qu’est-ce qui agit ou réagit ? | Le voyage du lâcher prise - 24/01/2013

    […] Cinquième article     :  Quatre scénettes sur l’agir et le réagir  […]

  3. Le jeu : « les mots vous sourient » | Le voyage du lâcher prise - 22/01/2013

    […] article : Quatre scénettes sur l’agir et le réagir.  Un conte en quatre tableaux sur l’agir ou le […]

Laisser un commentaire